Retour à l’état de guerre en Colombie

La rupture historique incarnée par Petro, Cepeda et De la Espriella

León Valencia - Revue hebdomadaire Cambio

La rupture historique incarnée par Petro, Cepeda et De la Espriella

Je reprends ma tâche de chroniqueur de CAMBIO après un mois et demi durant lequel j’ai souhaité prendre du recul et essayer d’assimiler ce qui s’est produit lors des élections. La direction de la revue m’a aimablement accordé cette pause. Je reviens en proposant un long bilan des changements profonds que traverse la Colombie dans le passage du gouvernement de Gustavo Petro à celui d’Abelardo de la Espriella. Ce sont des points qui seront juste ébauchés, et il s’agit d’une chronique longue et inhabituelle. Je demande aux lecteurs leur compréhension et leur patience.

Le département de Córdoba a donné les deux derniers présidents du pays : Gustavo Petro et Abelardo de la Espriella, rompant ainsi avec deux siècles d’histoire républicaine au cours desquels la côte caraïbe n’avait été que le lieu de naissance d’un seul chef d’État : Rafael Núñez. Cela, bien entendu, si l’on ne compte pas la brève période durant laquelle José Nieto Gil, le président noir, gouverna pendant six mois la Confédération grenadine, en 1861.

L’un de ces deux présidents — Petro — avait été guérillero du M-19, tandis que l’autre — Abelardo de la Espriella — était un militant reconnu des Autodefensas Unidas de Colombia, à l’époque où ces forces s’engagèrent dans un processus de paix. Il s’est produit quelque chose de très profond dans la conscience des Colombiens pour que deux personnes liées à des forces illégales qui ont marqué la vie du pays au cours des quarante dernières années aient accédé à la plus haute fonction de la nation.

Lors de la campagne présidentielle de 2026, deux partis politiques sont nés qui pourraient bien dominer la vie politique colombienne au cours des vingt prochaines années : le Pacto Histórico, qui regroupait six mouvements ou partis de gauche et a obtenu sa personnalité juridique au terme d’une longue bataille avec le Conseil national électoral ; et Defensores de la Patria, qui a obtenu sa personnalité juridique à une vitesse record et se prépare à un processus d’organisation au cours duquel il regroupera peut-être une grande partie des groupes et des personnes qui ont accompagné Abelardo de la Espriella pendant la campagne. Álvaro Uribe avait déjà créé un précédent en fondant d’abord le Partido de la U, puis le Centro Democrático, au cours de ses longues années de protagonisme dans la politique nationale.

Les Autodefensas Unidas de Colombia avaient elles aussi été tentées de créer leur propre parti après avoir soutenu différents groupes lors des élections de 2002, conquis un tiers du Congrès et contribué à consolider la victoire d’Álvaro Uribe Vélez au premier tour de l’élection présidentielle.

L’histoire s’était déroulée ainsi : Carlos Alonso Lucio et la Corporación Democracia, dirigée par Antonio López, alias Job, avec le soutien de Diego Fernando Murillo, alias Don Berna, convoquèrent à Medellín des dirigeants de tout le pays liés aux paramilitaires, durant les années de négociation avec les Autodefensas, et fondèrent un parti doté de statuts, d’un programme et d’une structure organisationnelle. Mais le reste de la direction des paramilitaires, sous l’influence d’Iván Roberto Duque, alias Ernesto Báez, rejeta catégoriquement cette initiative, estimant que ce serait un suicide de modifier les alliances politiques qu’ils avaient déjà nouées avec les secteurs traditionnels pour former un nouveau groupe entièrement issu de la légalité. Aujourd’hui, Carlos Alonso Lucio caresse la possibilité de créer son propre regroupement sous la direction d’Abelardo de la Espriella.

Le pays s’est retrouvé divisé en deux pendant la campagne de 2026. Abelardo de la Espriella, à la tête de la nouvelle droite, a obtenu 12 960 166 voix ; Iván Cepeda, à la tête du progressisme, en a recueilli 12 708 312, soit un écart très faible de 251 854 voix. De la Espriella remporte l’élection grâce à une stratégie mûrement réfléchie consistant à neutraliser une partie des groupes et des dirigeants du centre et à rallier l’autre partie en s’appuyant sur la haine et la peur suscitées par Petro et la gauche.

Pour la première fois, la politique étrangère est entrée de plain-pied dans une campagne présidentielle, avec de grandes nouveautés : une intervention directe du président des États-Unis, Donald Trump, et de son secrétaire d’État, Marco Rubio, en faveur d’Abelardo de la Espriella et de la nouvelle droite ; et le réveil d’un nationalisme qui, à un moment de la campagne, a joué en faveur de la gauche.

La Colombie a été, tout au long de son histoire, un pays tourné vers les États-Unis, mais au cours des quatre dernières années, un affrontement particulièrement vif s’est produit entre les dirigeants des deux pays. Il a atteint son paroxysme avec l’inscription de Gustavo Petro sur la prétendue « liste Clinton », le 22 octobre 2025. Il ne restait alors que quatre jours avant la Consultation interne du Pacto Histórico et toutes les prévisions tablaient sur un million de voix, ou au maximum un million et demi ; mais le nombre de votants a doublé, Petro a progressé d’environ dix points dans les sondages et Cepeda, le candidat présidentiel du Pacto, a rapidement commencé à arriver en tête des intentions de vote. Il n’y a pas d’autre explication à cette progression de la gauche que le nationalisme.

Quoi qu’il en soit, au bout du compte, De la Espriella s’est imposé : un président possédant la nationalité américaine et ayant prêté serment de fidélité à la Constitution des États-Unis au-dessus de toute autre loyauté ; un président qui, tout au long de la campagne, avait proclamé sa communion avec les idées de Donald Trump et qui, une fois élu à la présidence, a annoncé son adhésion à ce que l’on appelle le Bouclier des Amériques, un réseau de pays et de dirigeants proches du président américain.

Une nouvelle relation entre Bogotá et les régions est en train de se mettre en place. Durant la campagne électorale, Abelardo de la Espriella a commencé à attiser les ressentiments des régions, en particulier sur la côte caraïbe et en Antioquia, contre le poids de la capitale du pays. Et, dès le début du gouvernement, plusieurs annonces semblent viser à renforcer les alliances entre ces deux régions et à accroître leur rôle en Colombie : l’installation d’une résidence présidentielle secondaire dans la ville de Barranquilla et d’un siège de l’alliance du Bouclier des Amériques à Medellín ; la présence au gouvernement d’un nombre important de ministres originaires de la côte et d’Antioquia ; ainsi que les liens étroits avec les clans économiques et politiques de ces régions.

Pour la première fois depuis le discours prononcé par Alberto Lleras Camargo au Teatro Patria, le 9 mai 1958, dans lequel il affirmait que les forces armées devaient se tenir à l’écart de la délibération politique et se consacrer au maintien de l’ordre public, sous l’autorité du pouvoir civil, on cherche maintenant à faire entrer les forces armées dans la confrontation partisane.

Toute la symbolique d’Abelardo de la Espriella durant la campagne — son salut militaire, son imagerie patriotique, l’exaltation quotidienne des forces militaires, ses menaces contre les instances judiciaires qui jugent les comportements délictueux de certains membres de ces forces dans le contexte du conflit armé irrégulier que nous vivons, son intention initiale de prendre ses fonctions dans une enceinte militaire et sa décision de nommer ministre de la Défense un général à la retraite de l’armée — semble aller dans le sens d’une implication indue des institutions militaires dans la vie politique du pays.
L’agenda sécuritaire a de nouveau remporté la bataille face à l’agenda des réformes sociales. Le gouvernement de Gustavo Petro était parvenu à placer les réformes sociales au centre du débat national avec sa réforme du travail, sa spectaculaire augmentation du salaire minimum, sa réforme des retraites et ses politiques de transferts en faveur des plus pauvres.

Mais les graves erreurs commises dans la mise en œuvre de la politique de Paz Total (la Paix Totale), le renforcement du crime organisé, du narcotrafic et de l’exploitation minière illégale, ainsi que la persistance de l’ELN dans son action armée et les violences qui frappent plusieurs régions du pays, ont été exploités à dessein par la nouvelle droite pour mener ses campagnes fondées sur la peur. Celle-ci est ainsi parvenue à pousser d’importants secteurs de la population à réclamer la fermeté, la militarisation et la rupture de tous les ponts de négociation.

Gustavo Petro n’a pas non plus su maintenir l’alliance avec Juan Manuel Santos sur la question cruciale de la sortie négociée du conflit et de la paix. Tous ces facteurs ont conduit, une nouvelle fois, la droite à brandir l’étendard de la sécurité comme son emblème et à reléguer l’agenda social au deuxième, voire au troisième plan.

La bataille qu’Abelardo de la Espriella avait engagée pendant la campagne électorale, avec ses attaques ouvertes ou voilées contre l’orientation sexuelle de Daniel Oviedo, son mépris pour la dirigeante indigène Aida Quilcué, ses critiques de la diversité ethnique et sexuelle, son exaltation de la religion comme ingrédient essentiel de la controverse politique et sa politique d’alliances avec les Églises évangéliques, résume cette bataille qui s’exprime désormais clairement au sein du gouvernement avec la nomination de Viviane Morales au ministère de l’Éducation et de Paola Holguín à celui de la Culture.

La gauche embrasse ouvertement et sans ambiguïté le pacifisme comme emblème politique. La droite, quant à elle, exalte la confrontation, la sécurité et la militarisation du pays comme principal choix politique, tandis que la gauche se réfugie dans un discours pacifiste.

Ce changement est loin d’être anodin. Dans les années 1960 et jusqu’au début du XXIe siècle, les organisations de gauche, pour la plupart, ont encouragé, soutenu ou légitimé la rébellion armée contre l’État colombien. De leur côté, la droite et les élites politiques traditionnelles ont favorisé la violence des paramilitaires et les exactions commises par certains secteurs des forces armées pour répondre à la menace de la guérilla et à la montée en puissance politique de la gauche.

Le coût pour les deux camps, mais surtout pour la société colombienne, a été immense : plus de dix millions de victimes et 450 000 morts, selon la Commission de la vérité.

La gauche a subi la destruction de tout un parti politique, l’Unión Patriótica, véritable génocide qui a fait près de 6 000 morts. Une leçon brutale que la gauche a commencé peu à peu à assimiler, jusqu’à modifier profondément son orientation idéologique : d’abord en soutenant les négociations de paix, puis en condamnant ouvertement la lutte armée, ensuite en appelant à ce que même les manifestations sociales rejettent les actions violentes de certains groupes qui y participaient dans une intention de vandalisme, et enfin en adoptant sincèrement un discours pacifiste.
Le choix d’Iván Cepeda comme candidat présidentiel de la gauche n’a pas été un hasard, ni un événement fortuit. Cepeda avait été l’un des premiers dirigeants de la gauche à prendre ses distances avec la combinaison des différentes formes de lutte, et cette décision avait ouvert une brèche au sein du Parti communiste et de la gauche. Il s’est ensuite consacré pendant de nombreuses années à la défense des victimes, avant de s’employer finalement à construire l’accord ayant conduit à la démobilisation des FARC.

Certains secteurs du progressisme ne lui reconnaissaient ni le charisme ni les aptitudes nécessaires pour évoluer dans le monde complexe des réseaux sociaux et des accords politiques. Ils pensaient qu’un candidat plus proche du centre politique aurait davantage de chances de battre la droite.

Mais, au bout du compte, c’est la dimension symbolique qui a prévalu : l’idée que l’heure des victimes et du pacifisme était venue, et Cepeda était un symbole authentique de cet univers.

La confrontation judiciaire constitue un autre élément de cette rupture historique. Au XXIe siècle, nous avons connu deux grands processus de démobilisation et de désarmement, avec d’importantes dimensions de paix négociée : celui des Autodefensas Unidas de Colombia avec le gouvernement du président Uribe, et celui des FARC avec Juan Manuel Santos. Aucun des deux n’a obtenu un consensus social et politique complet. Le premier a fait l’objet des critiques les plus virulentes de la part des organisations de défense des droits humains, de la gauche et de certains secteurs de la communauté internationale. Le second a été soumis à un référendum qu’il a perdu, bien que de justesse. De ces deux processus sont restées d’importantes dissidences et, pendant ce temps, l’ELN n’a jamais accepté de faire un pas en arrière sur la question de la paix.

Nous sommes donc dans un post-conflit inachevé. Avec un élément supplémentaire particulièrement préoccupant : la droite n’a pas reconnu sa responsabilité dans la formation des groupes paramilitaires, pas plus qu’elle n’a reconnu sa responsabilité dans des phénomènes tels que les exécutions extrajudiciaires et les disparitions perpétrées par certains secteurs des forces armées. En conséquence, elle ne soutient pas les mécanismes de justice transitionnelle issus des accords.

La controverse judiciaire s’infiltre ainsi dans tous les recoins de la politique nationale et empêche une normalisation de la confrontation démocratique. Peut-être l’heure est-elle venue d’un accord de clôture définitive, ou d’une manière créative et consensuelle de tourner la page de la violence, en tenant compte de la réalité des dernières années : deux protagonistes du conflit sont arrivés à la présidence et une victime va porter l’étendard de l’opposition au sein du gouvernement actuel.

Une nouvelle manière de mettre au jour la corruption est en train de se développer.

Le gouvernement de Gustavo Petro a fini englouti sous une immense vague de dénonciations pour corruption. Les médias, pour la première fois dans l’histoire du pays, se sont ligués pour enquêter sur de possibles faits de corruption au sein du gouvernement ; les organes de contrôle ont fait de même, tandis que l’opposition politique de droite a exploité chaque irrégularité, chaque élément de preuve, jusqu’à constituer un véritable portefeuille de scandales allant de la nomination de fonctionnaires ne remplissant pas les conditions requises jusqu’au trafic d’influence, en passant par le détournement de ressources et le versement de pots-de-vin à des parlementaires afin qu’ils facilitent, par leur vote, l’adoption des réformes sociales du gouvernement.
Le régime politique colombien traîne depuis toujours le poids de la corruption, en raison de son caractère clientéliste, de la pénétration de fonds illégaux dans les campagnes politiques, de la prise de contrôle des organismes électoraux par les clans politiques et de la faiblesse des organes de contrôle.

Dans un contexte où il n’existait pas d’alternance politique entre des forces véritablement opposées, ces facteurs ne faisaient pas l’objet d’une attention et d’un suivi particuliers. Lorsqu’éclatait un grand scandale impliquant des milliards de dollars de fonds publics ou révélant une fraude électorale flagrante, il y avait bien quelques sanctions sociales ou judiciaires, mais le système finissait par absorber l’incident et cette démocratie irrégulière poursuivait son cours.

À tel point qu’un président, célèbre pour ses scandales de corruption, avait un jour déclaré que la tâche consistait à « réduire la corruption à ses justes proportions ».

Avec Gustavo Petro, quelque chose de différent s’est produit : les scandales de corruption sont devenus une bataille politique sans précédent et la droite a su exploiter chaque irrégularité ou chaque acte délictueux pour entamer l’autorité présidentielle et frapper le gouvernement.

Quoi qu’il en soit, il serait bon pour le pays que, sans tomber dans ces excès, les médias continuent à surveiller de près la nouvelle administration.

Petro et son gouvernement s’exhibent, tandis que la presse et la droite s’engouffrent dans leur intimité et mettent au jour des scandales sociaux, des ruptures familiales et des situations diverses.

Petro, dès le début, a laissé apparaître toutes les coutures de son gouvernement. Il a permis à des responsables de haut niveau de s’enfermer dans de graves polémiques et de les exposer publiquement, tout en montrant, lors des conseils des ministres, les fractures et les faiblesses de son équipe gouvernementale. Il a également confié des ministères clés à des personnalités dont il ne pouvait guère attendre la moindre loyauté, qui avaient en outre pour objectif essentiel de rester au centre du débat public. Et il a permis — ou n’a pas exercé une surveillance suffisamment rigoureuse — qu’un membre de sa famille tire des bénéfices indus de ses liens avec le président.

La presse et l’opposition ont exploité la situation avec un véritable plaisir, révélant au pays des éléments de la vie privée et des scandales qui mettaient le gouvernement en mauvaise posture. Elles l’ont fait, à maintes reprises, en franchissant les limites de la tradition qui consistait à ne pas s’immiscer dans la vie intime du président. Je pense que l’opposition actuelle ne devrait pas poursuivre dans cette voie.

Cette succession de points, à peine esquissés, m’amène à la conclusion que l’alternance politique a désormais véritablement commencé en Colombie.

Le gouvernement victorieux d’Abelardo de la Espriella n’a pas cherché à dissimuler ses objectifs, ni à maquiller ses intentions, et toutes ses déclarations convergent vers un mandat lourdement chargé sur le plan idéologique, avec la volonté clairement affirmée d’orienter le pays vers les principes de la nouvelle droite.

La gauche, forte d’un score historique et de la principale force parlementaire, a annoncé une opposition reposant sur les piliers suivants :

— la défense des acquis sociaux et la poursuite des réformes, jusqu’à parvenir à une transformation profonde de la vie colombienne ;

— la désobéissance civile et le pacifisme comme forces de mobilisation de la société

— un cabinet alternatif, conçu comme une réponse technique et politique aux décisions du gouvernement d’Abelardo de la Espriella ;

— et enfin, une ferme volonté de se tourner vers les régions, afin de disputer aux clans politiques et à la nouvelle droite les gouvernorats et les mairies, avec l’immense espoir de revenir au pouvoir en 2030 et de retrouver la présidence de la Colombie.